latium romain lucazeau 699x1024 - Latium

  • Auteur : Romain Lucazeau
  • Ma note : 
  • Lu : octobre 2016

Dans un futur lointain, l’espèce humaine a succombé à l’Hécatombe. Reste, après l’extinction, un peuple d’automates intelligents, métamorphosés en immenses nefs stellaires. Orphelins de leurs créateurs et dieux, esseulés et névrosés, ces princes et princesses de l’espace attendent, repliés dans l’Urbs, une inéluctable invasion extraterrestre, à laquelle leur programmation les empêche de s’opposer.
Plautine est l’une d’eux. Dernière à adhérer à l’espoir mystique du retour de l’Homme, elle dérive depuis des siècles aux confins du Latium, lorsqu’un mystérieux signal l’amène à reprendre sa quête. Elle ignore alors à quel point son destin est lié à la guerre que s’apprête à mener son ancien allié, le proconsul Othon.
Pétri de la philosophie de Leibniz et du théâtre de Corneille, Latium est un space opera aux batailles spatiales flamboyantes et aux intrigues tortueuses. Un spectacle de science-fiction vertigineux, dans la veine d’un Dan Simmons ou d’un Iain M. Banks.

 Mon avis

Premier roman de Romain Lucazeau, publié aux éditions Dénoël en deux volumes et dont le premier vient de sortir début octobre, Latium me fait l’effet d’une grosse baffe dans la tronche. J’avais bien cru comprendre que la chose sortait du lot, et la comparaison avec Dan Simmons (entre autres, mais mes références en la matière sont encore succinctes) ne pouvait que m’émoustiller. Ayant A-DO-RÉ (oui avec des tirets !) Les Cantos d’Hypérion, tout en n’aimant pas le space opera à la base, je me suis dit dans le dedans de mon moi-même que peut-être il s’agissait là d’une occasion de plonger à nouveau dans une œuvre de qualité.

Et donc, la baffe !

On nous annonce en quatrième de couverture des références philosophiques et théâtrales, mais cela ne doit pas rebuter les non-amateurs ni même les réfractaires avérés. Personnellement, ma culture philosophique se résume aux fantasmes érotico-chevalins de ma prof de philo de terminale, à ses délires psychanalytiques, et ses tests psychologiques pseudo-scientifiques, et j’ai toujours eu le plus grand mal à apprécier le théâtre lu et disséqué à l’école. En résumé, on peut être ignare et néanmoins capter la substantifique moelle d’un roman d’une telle envergure. Je ne dis pas que toute l’essence et les allusions subtiles vont vous sauter à la face avec une évidence aveuglante, mais la lecture se faisant sur plusieurs niveaux, le tout constitue un roman de SF tout à fait digeste, compréhensible, fascinant, éblouissant, et du coup, encore plus mystérieux et énigmatique du fait de ces strates que l’on devine sous-jacentes, et qui même si elles font partie des fondations de l’univers de Latium, ne gênent en rien la lecture si elles ne sont pas pleinement appréhendées.

L’auteur nous envoie donc en pleine face une uchronie interstellaire peuplée d’automates et d’Hommes-Chiens sur fond de cultures gréco-romaines et de post-Humanité. Car l’Homme n’est plus, victime d’une Hécatombe deux mille ans plus tôt, laissant orpheline une population d’automates dévoués. Programmés et régulés par le Carcan, qui n’est autre qu’une version des Trois lois de la robotique (coucou Isaac !), ces automates, convertis en vaisseaux gigantesques, errent tristement dans l’espace dans l’espoir fou d’un retour de l’Homme. En attendant ce jour béni, ces fidèles serviteurs sont eux-mêmes menacés d’une lente dégénérescence, ainsi privés de leur raison d’être et de leur fonction première. 

L’Humain fait ici figure de Messie, tout le monde l’attend, l’espère, il représente pour les automates tels que Plautine et Othon leur Dieu créateur. Désormais disparue, l’Humanité est pourtant une race faible et sans âme, car sa conscience ne lui survit pas, alors que celle des automates qu’elle a créés perdure d’un support à l’autre, et peut prendre plusieurs aspects. Othon l’ambitieux automate en exil, est vu comme un Dieu par les Hommes-Chiens, race artificielle dont l’évolution contrôlée a fait des fidèles serviteurs. Le biologique et le mécanique, le naturel et l’artificiel, le réel et le virtuel, le destin et le libre-arbitre, le tangible et le métaphysique, le créateur et la créature, l’auteur exploite toutes ces dualités avec une virtuosité époustouflante. Les qualités littéraires du récit sont indéniables, le style est recherché mais fluide, le vocabulaire certes très chargé en termes techno-philosophiques, mais on s’immerge totalement dans l’histoire que développe l’auteur avec une fluidité bluffante, tant le propos est riche. Les personnages, automates et Hommes-Chiens, sont travaillés et cohérents, ils ne sont pas humains, ni même biologiques pour les premiers, et l’auteur a réussi à en faire des héros d’envergure, passionnants et complexes, sans les faire passer pour des humains.

Lucazeau a vu grand, car en jouant avec les codes de la tragédie grecque et des concepts philosophiques puissants il a construit a un roman dense, multiple, profond, il a exploité à merveille des domaines qu’il maîtrise et en a fait un vertigineux et flamboyant roman de SF.