…Quelques infos…

  • Auteur : Olivier Norek
  • Intensité du plaisir :  
  • Lu : octobre 2017

Adam a découvert en France un endroit où l’on peut tuer sans conséquences.

… Ce que j’en pense…

logo archives - Entre deux mondes

Olivier Norek a débarqué très vite dans mon panthéon personnel de psychopathes d’auteurs de polars, et le voilà qui confirme sa place avec Entre deux mondes. L’histoire de Victor Coste étant, jusqu’à preuve du contraire, terminée, Norek a choisi de mettre en scène deux policiers venus d’horizons différents, mais habités par le même sens du devoir et de la justice.

Adam, policier syrien jouant un double jeu, sent la menace de représailles de la part du gouvernement de Bachar el-Assad et envoie femme et enfant en exil. Un long et dangereux périple les attend, tandis qu’Adam espère les rejoindre rapidement. C’est donc plein d’espoir qu’Adam atteint la France et leur point de rendez-vous, la tristement fameuse « Jungle » de Calais.

Le lieutenant Bastien Miller, fraîchement muté à Calais pour raisons familiales, s’acclimate péniblement à son nouvel environnement de travail. Il découvre très vite un univers hors normes aux règles sensiblement différentes de celles qu’il connaît.

Adam et Bastien vont former un improbable duo le temps d’une pseudo-enquête au sein de la Jungle. Dans la Jungle, microcosme en dehors des lois, on n’enquête pas, on laisse faire. Impliquer des migrants dans le système judiciaire français reviendrait à les accepter/accueillir/assimiler (cochez le gros mot de votre choix), et ça, personne ne le souhaite. Mieux vaut donc les laisser « entre deux mondes ».

Mutation et exil

La relation entre Adam et Bastien est le symbole de l’universalité des valeurs qu’ils partagent. Justice, devoir, intégrité, le Français et le Syrien se ressemblent malgré leurs origines et leurs cultures différentes. Pas grand-chose les séparent finalement, et seules des circonstances particulières ont décidé de leur destin. Une simple mutation pour l’un, un exil pour l’autre, à une autre époque les situations auraient pu être inversées. Le personnage de Kilani est particulièrement percutant. Son lien avec Adam, son innocence bafouée, son passé révélé au compte-goutte en font un personnage peu commun, ambivalent, aussi attachant que glaçant. Le trio va évoluer au fil d’une intrigue assez peu policière finalement. Le mystère ne se situant pas où l’on pourrait le croire de prime abord.

L’auteur a expliqué lors de l’émission La grande Librairie, du 19 octobre 2017, qu’il avait cherché à « créer une enquête dans un endroit où l’on ne peut pas enquêter ». Une telle contrainte lui a donc permis d’aller plus loin dans son propos et dans ses personnages, tout en développant un suspens toujours prenant. Au-delà d’un polar social, il s’agit d’un polar profondément humaniste, incarné par des personnages réalistes, crédibles, sans le moindre manichéisme. La Jungle décrite par Norek est telle qu’il l’a observée, variée, colorée, peuplée d’individus lâches, cruels, innocents, pleins d’espoir, industrieux, débrouillards, désespérés. Hommes, femmes, enfants, la population de migrants est un échantillon d’humanité dans un monde de brutes.

Pas de parti pris

Les policiers de Calais sont également mis à l’honneur. L’auteur met en lumière la difficulté d’excercer leur devoir dans des conditions anormales, d’obéir aux ordres dans un contexte compliqué. Chacun met dans la balance la détresse des migrants et l’économie de la ville, de plus en plus précaire. Une situation globale ni blanche ni noire, très complexe, pour laquelle l’auteur s’abstient de porter le moindre jugement. Norek porte un regard humain mais réaliste, sans complaisance ni malveillance, sans parti pris. Cette objectivité est pourtant dépourvue de froideur et on s’attache à tous ces personnages aux parcours si différents.

Le style de l’auteur permet d’aller à l’essentiel et on retrouve son « humour policier »*, ainsi que son talent pour les dialogues bien calibrés, plus vrais que nature. Au-delà du polar social, Olivier Norek nous livre avec Entre deux mondes un polar humaniste et universel, peuplé de personnages inoubliables et attachants. Une indispensable baffe dans la face, quoi.

* : mon frigo est couvert de magnets. Il me restait le congélateur à décorer, je sais quoi y mettre, maintenant.